Le premier bilan carbone que j'ai fait pour une PME de logistique, je m'attendais à tomber sur les camions. Évidemment. Sauf que sur les 1 240 tonnes de CO₂e de l'année, le transport représentait 61 % — et dans ces 61 %, plus de la moitié venait de ce qu'on appelle les tournées mal remplies. Des semi-remorques qui roulaient à 40 % de charge sur 300 kilomètres. Le dirigeant était sidéré. Il avait investi dans deux poids lourds neufs Euro 6, il pensait avoir réglé le problème par la technologie. Il avait surtout acheté une illusion.
Réduire l'empreinte carbone de la livraison en entreprise, ce n'est pas un sujet de motorisation. C'est un sujet d'organisation. Et c'est précisément pour ça que c'est difficile : ça touche au commercial, aux entrepôts, aux clients, aux contrats. Voilà ce que je vais vous raconter ici, avec les chiffres que j'ai vus sur le terrain et les erreurs que j'ai commises moi-même.
Points clés à retenir
- Le taux de remplissage des véhicules pèse souvent plus lourd que la norme Euro du moteur dans le bilan final.
- Un bilan gaz à effet de serre transport correctement fait révèle presque toujours que les petits colis express pèsent disproportionnellement.
- L'optimisation des tournées livraison commence par les données clients, pas par le logiciel.
- L'éco-conduite flotte utilitaire donne des gains rapides (5 à 15 % sur la consommation) mais plafonne vite sans changement de structure.
- Le transport marchandises bas carbone suppose d'accepter des délais plus longs — donc de renégocier les promesses faites aux clients.
- Le vrai levier, souvent ignoré : livrer moins. Regrouper, différer, mutualiser.
Mesurer avant d'agir : le bilan qui change les priorités
J'ai longtemps cru qu'un bilan carbone de transport, c'était un tableur avec des kilomètres et un facteur d'émission. Techniquement, oui. En pratique, c'est surtout un exercice d'humilité.
Sur cette PME logistique, j'ai passé trois semaines à reconstituer les flux réels. Pas les flux théoriques du logiciel de facturation — les flux réels, avec les retours à vide, les livraisons en urgence, les palettes qui repartaient parce que le client avait changé sa commande. Résultat : 18 % des kilomètres parcourus se faisaient à vide ou quasi-vide. Personne ne l'avait jamais regardé.
Pourquoi le transport tombe presque toujours dans le scope 3
Quand vous sous-traitez la livraison, les émissions partent chez le transporteur. Elles n'apparaissent pas dans votre scope 1 (vos propres véhicules) ni dans votre scope 2 (votre énergie). Elles sont dans le scope 3, celui qui représente la majorité des émissions d'une entreprise de distribution. C'est exactement le même mécanisme que pour les achats : les émissions cachées du scope 3 sont celles qu'on oublie de compter, et donc celles qu'on ne réduit jamais.
Conséquence pratique : si votre prestataire logistique ne vous transmet pas ses données réelles (litres consommés, taux de remplissage, kilomètres à vide), vous ne mesurez rien. Vous estimez. Et vous vous trompez.
Les données à exiger de son transporteur
Voilà ma liste, celle que j'envoie systématiquement maintenant dans les appels d'offres :
- Litres de carburant consommés par tournée, pas seulement les kilomètres
- Taux de remplissage moyen (en poids et en volume — les deux comptent)
- Kilomètres à vide et retours
- Répartition par mode (route, rail, messagerie, express)
- Le facteur d'émission utilisé, et sa source
Un transporteur sérieux vous répond en une semaine. Un transporteur qui répond « on est certifiés » sans chiffres vous envoie une brochure. C'est un test redoutablement efficace — j'utilise la même méthode pour trier les labels RSE de mes fournisseurs, et ça marche.
Optimiser les tournées : là où se cachent les tonnes
Le logiciel d'optimisation de tournées, c'est bien. Mais dans 8 cas sur 10 que j'ai vus, le problème n'était pas l'algorithme. C'était la fenêtre de livraison promise au client.
Un exemple concret : une entreprise de matériel médical livrait ses clients entre 8h et 10h du matin, parce que « c'est ce qu'ils demandent ». En réalité, quand on a interrogé 40 clients, 31 se fichaient complètement de l'heure — ils voulaient juste la marchandise avant midi. En élargissant la fenêtre, on a pu regrouper des tournées qui étaient jusque-là séparées. Baisse de 22 % des kilomètres parcourus sur le secteur Île-de-France, sans changer un seul véhicule.
Le regroupement des commandes : le geste le plus rentable
Deux colis livrés séparément à deux jours d'intervalle, c'est deux tournées, deux fois le carburant, deux fois le dernier kilomètre. Un seul colis livré une fois, c'est la moitié. Ça paraît bête. Mais les systèmes de commande sont configurés pour expédier au plus vite, pas pour regrouper.
Ma règle : au-delà d'un certain seuil de commandes par client et par semaine, on propose une livraison groupée avec un jour fixe. Ça demande de renégocier avec le commercial. Ça demande de tenir bon quand le client râle. Mais c'est l'un des rares leviers qui fait baisser les coûts et les émissions en même temps.
Et le dernier kilomètre, alors ?
Le dernier kilomètre, c'est 20 à 30 % du coût logistique et une part encore plus élevée des émissions par colis, parce qu'il se fait en véhicules légers, souvent mal remplis, en zone dense. Trois pistes qui marchent vraiment :
- Les points relais et consignes — un arrêt pour 30 colis au lieu de 30 arrêts
- Le vélo-cargo en centre-ville, rentable dès qu'on dépasse une certaine densité de colis
- La mutualisation entre transporteurs sur une même zone — rare, difficile à organiser, mais redoutablement efficace
Flotte et éco-conduite : les gains rapides, et leurs limites
Franchement, l'éco-conduite, c'est le sujet où j'ai le plus de mal à contenir mon enthousiasme… et ma déception.
Sur une flotte de 14 utilitaires, une formation sérieuse (deux jours, avec suivi télématique pendant six mois), on a mesuré 11 % de baisse de consommation moyenne. Sur le papier, c'est excellent. Sauf que six mois après la fin du suivi, la consommation était remontée à 4 % sous le niveau initial. Les habitudes reviennent. Toujours.
Pourquoi les gains plafonnent si vite
L'éco-conduite agit sur le comportement du conducteur. Elle ne touche pas à la structure : les tournées restent mal remplies, les véhicules restent surdimensionnés pour la charge réelle, les retours à vide continuent. C'est un pansement sur une jambe cassée.
Ce qui tient dans le temps, en revanche :
- Le suivi télématique permanent avec retour individuel mensuel — contrairement à la formation ponctuelle, il maintient la pression
- La taille des véhicules adaptée à la charge réelle, pas à la charge maximale
- Le renouvellement ciblé : électrifier les tournées urbaines courtes, garder le thermique pour le long trajet
Comparatif des leviers, du plus rentable au plus décoratif
| Levier | Gain typique constaté | Délai de mise en œuvre | Difficulté réelle |
|---|---|---|---|
| Regroupement des commandes | 15 à 25 % de kilomètres | 1 à 3 mois | Commerciale (clients à convaincre) |
| Élargissement des fenêtres de livraison | 10 à 20 % | Immédiat | Faible, mais demande d'oser |
| Optimisation logicielle des tournées | 5 à 12 % | 2 à 4 mois | Moyenne (qualité des données) |
| Éco-conduite + télématique | 5 à 11 %, retombe à 3-4 % sans suivi | 1 mois | Faible à lancer, élevée à maintenir |
| Passage à l'électrique (tournées urbaines) | Fort sur le scope 1 local | 12 à 24 mois | Élevée (bornes, autonomie, coût) |
Regardez la première ligne. Elle coûte presque rien et rapporte le plus. Ce n'est pas un hasard si personne ne la met en avant : elle n'a pas de fournisseur, pas de logo, pas de communiqué.
Choisir un transport marchandises bas carbone (sans se raconter d'histoires)
Le transport bas carbone, c'est un peu comme le bio au supermarché : il y a le vrai, et il y a l'étiquette.
Le rail et le fluvial sont, sur le papier, imbattables : un train de marchandises émet une fraction de ce qu'émet un camion à charge équivalente. Sauf qu'il faut des volumes, des axes adaptés, et accepter des délais plus longs. Pour du mobilier, du matériel lourd, des palettes complètes sur des axes structurants, c'est jouable. Pour du colis express de 2 kg livré en 24h, ça ne l'est pas.
Les questions à poser avant de signer
Avant de qualifier un transporteur de « bas carbone », je demande trois choses :
- Quel est le taux de chargement moyen de vos véhicules sur mes flux ? (Un camion électrique à moitié vide reste un mauvais calcul.)
- Quelle est la part réelle du mode ferroviaire dans mes livraisons, en pourcentage ?
- Comment sont calculées vos émissions — et avec quel facteur d'émission ?
La deuxième question fait souvent tomber le masque. Beaucoup de transporteurs affichent le rail dans leur communication, alors que 90 % de vos colis passent par la route.
La compensation carbone : utile ou alibi ?
Mon avis, et je l'assume : la compensation est un outil de dernier recours, pas une stratégie. Payer pour planter des arbres afin de compenser des tournées mal organisées, c'est financer la mauvaise habitude. Ça donne bonne conscience et ça ne change rien à l'organisation. Réduisez d'abord, compensez le résiduel — et seulement ce qui ne peut pas être évité. C'est d'ailleurs le même principe qui vaut pour la consommation d'énergie au bureau : on ne compense pas un bâtiment mal isolé, on l'isole.
Le levier tabou : livrer moins, regrouper mieux
Personne n'aime l'entendre, mais la livraison la plus bas carbone reste celle qui n'a pas lieu.
J'ai accompagné une enseigne qui proposait la livraison gratuite dès 49 € d'achat. Résultat : une explosion des petites commandes, chacune dans son colis, chacune avec son dernier kilomètre. En passant le seuil à 79 € et en proposant un point relais gratuit en dessous, le panier moyen a grimpé de 14 % et le nombre de colis expédiés a baissé de 9 %. Les clients n'ont pas fui. Ils ont regroupé.
Les décisions commerciales qui pèsent plus que la flotte
Ce qui détermine vraiment l'empreinte de vos livraisons, ce sont des décisions qui se prennent en réunion commerciale, pas en réunion RSE :
- Le seuil de livraison gratuite
- Les délais promis (24h ou 48h ? la différence est énorme)
- Le choix par défaut proposé au client (point relais ou domicile ?)
- La politique de retour (un retour, c'est un trajet de plus)
Voilà le vrai message. La logistique durable ne se joue pas chez le transporteur. Elle se joue chez vous, dans les arbitrages que vous acceptez — ou pas — de faire.
Par où commencer concrètement cette semaine
Si vous ne devez retenir qu'une chose de cet article : mesurez vos flux réels avant d'acheter quoi que ce soit. Un tableur, trois semaines de données, et vous aurez une image plus juste que n'importe quel audit payant.
Ensuite, dans l'ordre : demandez les données réelles à votre transporteur (litres, remplissage, kilomètres à vide). Interrogez dix clients sur leurs vraies contraintes horaires. Calculez le taux de remplissage moyen de vos tournées. Vous aurez alors une carte des gisements — et vous verrez probablement que le levier le plus rentable est aussi le moins spectaculaire.
La bonne question n'est pas « quel véhicule acheter ». C'est « pourquoi ce colis fait-il ce trajet, aujourd'hui, dans ce camion à moitié vide ». Posez-la à voix haute en réunion. Vous verrez les visages.
Questions fréquentes
Quel est le premier levier à activer pour réduire l'empreinte carbone de ses livraisons ?
Le regroupement des commandes et l'élargissement des fenêtres de livraison. Ce sont les leviers les plus rentables et les plus rapides, car ils ne dépendent ni d'un investissement matériel ni d'un changement de prestataire. Ils demandent surtout d'accepter de renégocier ce qu'on promet au client.
Faut-il passer toute sa flotte à l'électrique pour être crédible ?
Non, et c'est rarement la priorité. L'électrification est pertinente sur les tournées urbaines courtes et denses, où elle est rentable. Sur le long trajet ou les tournées mal remplies, elle ne résout rien — elle déplace le problème. Un véhicule électrique à 40 % de charge reste un mauvais calcul carbone.
Comment savoir si mon transporteur pratique vraiment une logistique durable ?
Demandez des chiffres, pas des labels : litres consommés par tournée, taux de remplissage en poids et en volume, kilomètres à vide, part réelle du rail. Un transporteur sérieux fournit ces données en une semaine. Un transporteur qui répond par une brochure ne mesure pas ses propres émissions.
La compensation carbone est-elle une bonne solution pour la livraison ?
C'est un outil de dernier recours, pas une stratégie. Compenser des tournées mal organisées revient à financer une mauvaise habitude. Réduisez d'abord par l'organisation, puis compensez uniquement le résiduel incompressible.
Combien de temps faut-il pour voir des résultats sur un bilan gaz à effet de serre transport ?
Sur les leviers organisationnels (regroupement, fenêtres de livraison, optimisation des tournées), les premiers effets apparaissent en un à trois mois. Sur l'éco-conduite, les gains sont visibles en quelques semaines mais retombent sans suivi permanent. Sur le renouvellement de flotte, comptez douze à vingt-quatre mois.