Un salarié en télétravail deux jours par semaine émet souvent plus de CO₂ qu'un salarié présent tous les jours au bureau. Je sais, ça surprend. Pourtant, quand on regarde le détail d'une journée de télétravail en hiver, dans un appartement mal isolé du centre-ville, le calcul bascule vite : le trajet évité pèse moins lourd que le chauffage allumé toute la journée pour une seule personne.

Ce n'est pas un argument contre le télétravail. C'est un argument contre le télétravail mal pensé. La question n'est pas faut-il télétravailler, mais comment réduire son empreinte carbone quand on télétravaille, et à quelles conditions le gain réel existe. Voici ce que j'ai fini par comprendre en épluchant les postes d'émission un par un, et en regardant ce qui se passait vraiment chez les salariés que j'accompagne.

Points clés à retenir

  • Le télétravail supprime un trajet, mais ajoute du chauffage, de l'électricité et parfois un équipement numérique dédié.
  • Le gain carbone dépend surtout de ce qu'on évite : la voiture solo, oui ; le vélo ou les transports en commun, beaucoup moins.
  • En hiver, un logement mal isolé peut annuler l'essentiel du bénéfice.
  • Le matériel numérique représente un poste sous-estimé : un écran neuf pèse plus qu'un an de visios.
  • La bonne question n'est pas « combien de jours » mais « dans quelles conditions ».

Pourquoi le télétravail n'est pas automatiquement bon pour le climat

L'idée reçue est simple et fausse : moins de trajets = moins de CO₂. Vrai à la marge, faux en pratique. Parce qu'une journée de télétravail ne supprime pas un trajet, elle le déplace et le remplace par autre chose.

Le trajet évité, et le trajet réinjecté

Premier réflexe que j'ai eu, et première erreur : compter le trajet comme un gain net. Sauf que le salarié qui reste chez lui ne reste pas immobile. Il sort chercher du pain, dépose les enfants, va à la salle. Sur une semaine, une partie des kilomètres évités revient sous une autre forme. Pas tous, loin de là, mais une fraction non négligeable. Pour un salarié qui roulait 40 km par jour en voiture, l'économie reste énorme. Pour celui qui prenait le tram, elle est presque nulle.

Voilà la première condition : le télétravail réduit l'empreinte carbone du salarié surtout s'il évite la voiture solo. Sur un trajet en transports en commun, le bénéfice climatique s'effondre.

Le chauffage, le poste qui annule tout

C'est là que ça se joue vraiment, et personne n'en parle assez. Un bureau chauffé collectivement, c'est un coût mutualisé. Un logement chauffé pour une personne qui reste assise dans une pièce pendant huit heures, c'est un coût individuel. Dans un appartement mal isolé, maintenir 20 °C toute la journée peut consommer plusieurs dizaines de kWh, soit davantage en émissions que ce qu'un trajet de 20 km en voiture thermique aurait produit.

J'ai fait le test chez moi, un hiver, avec une petite prise connectée sur un radiateur. Résultat : une journée de télétravail me coûtait environ 2 à 3 fois plus d'énergie de chauffage qu'une journée au bureau. Je ne l'avais jamais regardé sous cet angle.

Comment réduire son empreinte carbone quand on télétravaille : les leviers qui pèsent vraiment

Classons les postes par ordre d'impact, du plus lourd au plus anecdotique. Parce que le piège, c'est de passer une heure à éteindre des choses qui ne comptent pas, et d'ignorer le radiateur qui tourne à fond.

Comment réduire son empreinte carbone quand on télétravaille : les leviers qui pèsent vraiment

Chauffer la pièce, pas le logement

Le geste le plus rentable, de très loin : chauffer uniquement la pièce de travail, à une température modérée (19 °C suffit largement pour un travail assis), et laisser le reste du logement plus frais. Baisser d'un degré, c'est environ 7 % de consommation de chauffage en moins. Cumulé sur une saison de télétravail, ça pèse bien plus que toutes les petites astuces numériques réunies.

  • Fermer la porte de la pièce de travail pour ne pas chauffer les pièces vides
  • Programmer le chauffage pour qu'il ne tourne pas pendant les heures où vous êtes absent
  • Envisager un pull supplémentaire plutôt qu'un thermostat à 22 °C
  • Si le logement est très mal isolé, poser la question du nombre de jours de télétravail en hiver : peut-être vaut-il mieux télétravailler davantage en mi-saison qu'en janvier

L'équipement numérique, le faux ami

On entend souvent qu'une visio consomme énormément. Franchement, c'est secondaire. Ce qui pèse dans le numérique, ce n'est pas la visio de 9h, c'est le matériel. Un écran supplémentaire acheté pour le télétravail, un second ordinateur portable, une chaise neuve : la fabrication concentre l'essentiel de l'impact. Le réseau, lui, reste modeste à l'échelle d'un usage individuel.

Ma règle : ne pas dupliquer le matériel. Un seul casque, un seul écran déplacé entre bureau et domicile, plutôt qu'un deuxième jeu complet acheté pour « être bien installé ». Et quand il faut vraiment acheter, opter pour du reconditionné ou de l'occasion change vraiment la donne.

Et les mails, faut-il arrêter de les envoyer ?

Non. L'impact d'un mail stocké est minuscule comparé à celui de la fabrication d'un smartphone ou d'un écran. C'est une fausse piste, souvent brandie pour se donner bonne conscience à peu de frais. Mieux vaut changer un écran tous les six ans que trier ses mails avec zèle.

Les déplacements du quotidien

Attention à l'effet pervers : le jour de télétravail, on a tendance à renoncer aux transports en commun et à reprendre la voiture pour les petits trajets du quotidien. Une course, une démarche, un rendez-vous : chacun devient une raison de sortir la voiture, alors qu'en temps normal le trajet domicile-travail les aurait absorbés dans un seul déplacement.

La solution n'est pas glamour mais efficace : garder les mêmes habitudes de mobilité douce les jours où l'on télétravaille. Le vélo reste le vélo, même pour aller à la boulangerie.

Comparatif : ce qui pèse dans une semaine de télétravail

Voici un ordre de grandeur pour un salarié qui télétravaille deux jours par semaine. Les chiffres sont des estimations relatives — l'objectif n'est pas de les prendre au chiffre près, mais de comparer les postes entre eux.

Comparatif : ce qui pèse dans une semaine de télétravail
Poste d'émission Sens de l'effet Poids relatif
Trajet domicile-travail évité (voiture solo) Baisse forte ★★★★★
Chauffage du logement en journée Hausse ★★★★☆
Équipement numérique dupliqué Hausse ponctuelle ★★★☆☆
Trajets reportés du quotidien Hausse modérée ★★☆☆☆
Repli sur des repas livrés Hausse ★★☆☆☆
Visios et stockage de données Hausse marginale ★☆☆☆☆

La lecture de ce tableau est nette : le télétravail est gagnant quand le trajet évité était carboné, perdant quand il ne l'était pas et que le logement est mal chauffé. Tout dépend du contexte individuel.

Le repas de midi, angle mort du télétravail

Le déjeuner est rarement évoqué dans les bilans carbone des salariés, et c'est une erreur. Au bureau, la cantine ou le restaurant collectif sert souvent des portions calibrées, avec des menus végétariens disponibles. À la maison, la tentation de la livraison de repas grimpe vite. Une commande de repas livrée cumule le transport, l'emballage et parfois un profil alimentaire plus carné.

Le repas de midi, angle mort du télétravail

Sur ce poste, le levier n'a rien de technologique : cuisiner la veille, garder la cantine quand vous êtes au bureau, et ne pas transformer la livraison en réflexe. C'est moins excitant qu'un aimant à mails, mais ça pèse davantage.

Ce que l'entreprise peut faire (et ce qu'elle ne peut pas)

Une grande partie du bilan dépend du salarié, pas de l'employeur. Mais l'entreprise a un vrai rôle sur trois points précis.

  • La politique de mobilité : favoriser les jours de télétravail pour ceux qui viennent en voiture, plutôt que de les répartir uniformément, change radicalement le gain carbone.
  • Le matériel : un parc mutualisé, un budget reconditionné, une durée de renouvellement plus longue — tout cela compte bien plus qu'un PDF de sensibilisation.
  • Les locaux : chauffer un étage à moitié vide pour deux salariés présents n'a aucun sens. Le vrai arbitrage, c'est la surface chauffée par rapport au nombre de personnes réellement sur place.

Beaucoup de plans de sobriété énergétique d'entreprise listent encore des actions individuelles (« éteignez votre écran ») dont l'impact est marginal, tout en laissant le chauffage collectif tourner à plein. Franchement, l'ordre des priorités laisse parfois à désirer.

Par quoi commencer, concrètement

Si vous ne devez retenir qu'une chose de cet article : ne raisonnez pas en jours de télétravail, raisonnez en postes d'émission. Trois questions suffisent pour savoir où vous vous situez.

  1. Est-ce que j'évite une voiture solo en télétravaillant ? Si non, le gain carbone est faible voire nul côté déplacement.
  2. Comment est chauffé mon logement, et à quelle température pendant mes journées de télétravail ? C'est le second point de bascule.
  3. Est-ce que j'ai dupliqué du matériel numérique pour télétravailler ? Si oui, la fabrication a peut-être déjà annulé le bénéfice.

Je le dis tel quel : les salariés que j'accompagne qui ont le plus réduit leur empreinte ne sont pas ceux qui télétravaillent le plus. Ce sont ceux qui ont fait l'effort de regarder leurs vrais chiffres, sans se contenter du slogan « télétravail = écologie ». Le télétravail n'est pas une solution climatique en soi. C'est un levier, puissant s'il est bien manié, trompeur s'il sert d'alibi. La vraie question reste ouverte : et si, plutôt que de compter les jours à la maison, on acceptait enfin de regarder ce qu'on évite réellement en y restant ?